A la demande de Vincent, Miss Tigri nous permet de publier ici un de ces articles
J’ai longtemps cru, en poussant la porte d’un cabinet médical, que je pénétrais dans une sorte de sphère religieuse, le grand
Temple de la Médecine, impression renforcée par l’attitude silencieuse et disciplinée des patients dans la salle d’attente. A peine une quinte de toux venait-elle, de temps à autre, troubler
l’atmosphère de recueillement autour d’une pile de journaux profanes tandis que l’on observait du coin de l’œil la porte derrière laquelle un grand Manitou dévoué au Dieu Science délivrait le
Saint Remède et rédigeait cet assignat des temps modernes grâce auquel un souffreteux pouvait espérer rencontrer prochainement la Divine Guérison, si
possible remboursée par la Sécurité Sociale.
J’ai longtemps cru… et puis un soir, j’ai regardé Les
Médicamenteurs, un reportage aussi instructif que décoiffant sur le système de santé.
Premier constat : le terme même de « santé » est le premier
placebo utilisé par les professionnels du même nom. Ce qui compte avant tout, c’est la santé financière des grands laboratoires pharmaceutiques, qui, pour leur part, s’entendent assez bien avec
la Maladie puisqu’elle les fait vivre…Ainsi, tout discours prononcé au nom de « l’intérêt de santé publique » doit attirer notre attention sur un mot et un seul : intérêt. Oui, mais pas le nôtre
; celui du fabriquant qui, par ailleurs, se fout totalement de votre scoliose, votre asthme ou la rubéole du petit.
Deuxième constat : lorsque la médecine mijote dans le bain du
capitalisme, on obtient une décoction glaçante de cynisme, qui ferait faire des vrilles à Hippocrate du fond de sa tombe…
La démonstration des Médicamenteurs est froide, brève et
efficace comme une injection de potassium : nous sommes à Pharmacity et nous tentons de suivre un médicament depuis sa création jusqu’à son arrivée sur notre table de chevet. Tout commence par
des essais cliniques. Rassurez-vous, ce ne sera pas long : cette phase dure rarement plus de douze semaines, ce qui, chacun en conviendra, est largement suffisant pour observer les effets d’une
molécule qui devra, dans certains cas, être administrée à un patient sur des dizaines d’années… Enfin, passons sur les détails qui fâchent… C’est d’ailleurs une attitude que l’on retrouve très
souvent dans le circuit du médicament : dès que des résultats cliniques compromettent les intérêts des labos, on n’en parle plus ! C’est bien ce qui contrarie le Sénateur communiste F. Autain,
qui réclame sans succès une commission d’enquête sur le circuit du médicament. Malheureusement, une telle enquête risquerait de mettre en évidence ce que l’on soupçonne déjà : le fabriquant
cherche avant tout à se rémunérer, ce qui explique que l’autorisation de mise sur le marché, phase n° 2 du circuit, se fasse dans la plus totale opacité, dans l’intérêt du fabriquant et au mépris
des considérations de santé publique.
J’entends déjà les cris de révolte : « mais que font les
experts ? N’existe-t-il pas des commissions indépendantes susceptibles de réguler tout cela ? » Commission, oui, indépendante, faudrait voir à ne pas trop en demander, tout de même… D’ailleurs,
l’indépendance d’un expert n’est-elle pas « le gage de son incompétence », comme on se plaît à le répéter dans le milieu ? Ainsi, 95 % des médicaments franchissent sans encombre les deux
premières phases de « sélection » et peuvent allègrement rejoindre les longs tiroirs de nos pharmacies, ayant satisfait à une seule véritable question : celle du retour sur investissement des
laboratoires.
La santé n’a pas de prix, c’est bien connu. Mais les
médicaments en ont un, indépendamment de leur efficacité. A ce titre, le Plavix est cité comme un scandale sans nom : vendu 59 €, soit vingt-sept fois le prix de l’aspirine pour le même effet,
affirme un médecin. Vingt-sept fois ! Et les chiffres n’ont pas fini de nous donner le vertige : pas d’innovation thérapeutique significative (5 % selon la Haute Autorité de Santé) mais des prix
toujours plus élevés pour des effets très douteux. Ainsi, chaque année, des médicaments aussi chers qu’inutiles envahissent le marché et creusent inlassablement le trou de la Sécurité Sociale
tandis que l’on jette un brouillard de fumée sur le phénomène en pointant du doigt les pratiques abusives des consommateurs. Mais bien sûr que nous sommes accros aux médicaments puisque c’est
vous qui fabriquez notre dépendance, bande de truands ! Et le tout, en vendant de la molécule chimique au prix de l’or ! Enfin, je ne vois même pas pourquoi je m’égosille puisque rien n’est
négociable à Pharmacity, surtout pas le prix des médicaments réellement efficaces. Pour ceux-là (ils sont rares mais ils existent) les prix sont imposés par les laboratoires. « Cela dit, ironise
un médecin, même les mauvais sont chers ! ». Nous voilà complètement rassurés sur ce point.
Des médicaments trop chers, une crise de l’innovation : et si
la solution venait des médicaments génériques ? Leur brevet, tombé dans le domaine public, permet une commercialisation à moindre coût. Voilà donc une politique que prôneraient les pouvoirs
publics s’ils savaient (et voulaient !) protéger ce qui leur appartient… Mais c’est sans compter sur le puissant lobby pharmaceutique, qui préfère compenser la crise de la recherche par du
marketing. On ne trouve rien mais ça ne doit pas empêcher de vendre !
Et les médecins dans tout ça ? Ne sont-ils pas un maillon
central de la chaîne, qui pourrait et devrait jouer un rôle en faveur du patient ? « Les études de médecine n’incitent pas à l’esprit critique », se lamente un médecin. Sans parler des joujoux
offerts par les copains des labo, vous savez, ces petits riens qui entretiennent l’amitié en échange de la promotion de tel médicament, une pratique désormais théoriquement interdite… L’Union
Nationale des Caisses d’Assurance Maladie a beau tenter de rencontrer les médecins pour discuter avec eux de leurs prescriptions : qu’est-ce qu’un beau discours humaniste comparé au doux bruit
d’un tiroir-caisse ! On tente de nous jouer l’air de la transparence, « mais, peste l’un des médecins interviewés, ce qui compte, c’est la clarté, pas la transparence. Il ne faut pas juste
laisser voir : il faut éclairer ».
Et là, en matière de saine communication, de limpidité des
pratiques et de propos, les laboratoires font une nouvelle fois très fort : un article du Canard Enchaîné dénonce un rapport selon lequel il s’agit prioritairement de « neutraliser la presse
grand public ». Et la plupart des médias, réduits à l’état de caisse de résonance, jouent le jeu. C’est vrai, quoi… Comme si le citoyen lambda avait besoin de savoir ce qui se trame dans les
alambics et les coffres-forts des fabricants ! Un jour, il faudra inventer un médicament qui soigne la curiosité, tiens !
Ah, ça ! Il faut dire qu’en termes d’inventivité à but
lucratif, les laboratoires ne sont pas en reste ! A défaut de savoir inventer des médicaments, imaginons de nouvelles maladies. Amis hypocondriaques, soyez les bienvenus à Pharmacity ! Ici, tout
est judicieusement conçu pour entretenir vos phobies, alimenter vos angoisses, exploiter votre mal-être et transformer le moindre de vos comportements en maladie. Un gamin agité est un
hyperactif. Ça sonne tout de même mieux. Et c’est tellement rassurant de tout médicaliser, n’est-ce pas, docteur ? Idéalement, il faut miser sur les maladies de gens riches, une clientèle
parfaite, qui pourra payer beaucoup et longtemps. Et pour les malades qui s’ignorent, il existe un mot magique : « la prévention », un terme grâce auquel on va pouvoir se rémunérer sur des
pathologies qui n’existent pas et miser sur des médicaments à prendre à vie. Ah, soigner des gens qui ne sont pas malades ! C’est beau comme le chœur des traders lors dune séance de clôture à
Wall Street !
Peu de temps après la diffusion de ce reportage, nous apprenions la mort de
Michael Jackson, qui venait, ironie du sort, illustrer à merveille l’œuvre des Médicamenteurs.
Avec
l'aimable autorisation de Miss Tigri
http://ecoledejules.over-blog.com/article-33445170.html