Roland Hureaux -
Blog associé | Lundi 2 Novembre 2009
Les failles morales du gouvernement pourraient être compensées par des réformes porteuses d'avenir. Malheureusement, nous dit Roland
Hureaux, ce n'est pas le cas.
Les affaires qui ont perturbé la rentrée, le procès Clearstream, le projet de placer Jean Sarkozy à la tête de l’EPAD, les confidences de Frédéric Mitterrand, semblent
s’apaiser, au moins provisoirement.
Beaucoup de Français auraient volontiers passé au gouvernement ces soubresauts s’ils avaient eu le sentiment que le coche allait dans la bonne direction, que d’authentiques et utiles
réformes étaient en préparation.
Or la présente rentrée parlementaire est loin d’offrir une telle perspective.
Aucun parmi les grands projets en chantier : la taxe carbone, la suppression du juge d’instruction, la réforme des collectivités locales, celle de la taxe professionnelle, qui ne soit à la
fois plein de périls pour le gouvernement et contestable quant au fond.
La taxe carbone est très impopulaire. Elle est également inutile - sauf pour renflouer un budget lourdement déficitaire – et dangereuse. Inutile car la France
ne produisant que 1% du carbone mondial, cette taxe, qui d’ailleurs ne réduira l’émission qu’à la marge, n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan, faute que les grands pollueurs de la
planète la mettent aussi en place. Elle est en outre injuste parce qu’elle va frapper d’abord les catégories les plus défavorisées : non pas les assistés, mais les « travailleurs
pauvres » : agriculteurs, artisans, ouvriers et petits employés obligés de faire des dizaines de kilomètres pour aller au travail et que le coût de l’immobilier a obligé à se loger loin des
centre-ville, personnes âgées à qui leur maigre retraite ne permet pas de rénover leur chauffage etc. Dangereuse car elle va encore altérer la compétitivité française qui n’avait
vraiment pas besoin de ça.
La suppression du juge d’instruction défavorisera les victimes qui n’auront pas, dans les cas où la police manquerait de zèle, les moyens de payer un détective pour
instruire les affaires. Concentrant les pouvoirs entre les mains d’un procureur aux ordres du gouvernement, elle affaiblit la «
justice républicaine ».
La réforme des collectivités locales qui heurte beaucoup d’intérêts politiques établis, ne passera sans doute qu’au prix de concessions qui aboutiront, non point à un dispositif
plus simple et moins cher, son objectif de départ, mais, selon un schéma déjà rodé en la matière, à tout le contraire : une nouvelle « usine à gaz » plus compliquée et
plus coûteuse. Il est d’ores et déjà prévu que les futurs conseillers territoriaux percevront des indemnités plus importantes que les conseillers régionaux et généraux actuels. On dit aujourd’hui
que leur nombre sera réduit mais qu’en sera–t-il in fine ? Sans aller jusqu’à sa suppression come le prévoyait le rapport Balladur, la réforme va achever de vider de sa substance l’entité
communale, la plus ancienne des institutions françaises, lieu par excellence de la démocratie de proximité. La suppression de la taxe professionnelle sans réduction des dépenses correspondantes
ne changera rien à la charge globale.
Dans tous les cas, on trouve à la fois un vrai problème, une analyse insuffisante de ce problème, fondée sur des clichés, et dans deux cas au moins,
le recours à des modèles étrangers tenus stupidement pour meilleurs avant tout examen.
Il y a un vrai problème de pollution au carbone – même si le débat devrait être également ouvert à ceux qui pensent que ce n’est pas là la vraie cause du
réchauffement climatique. Mais l’approche punitive - toujours plus de réglementation et de taxes - dans laquelle se complaît, à la suite de Nicolas Hulot, une
partie des écologistes, risque de dégoûter l’opinion de tout effort, alors qu’il y aurait tellement mieux à faire pour diminuer l’émission de carbone :
mettre de l’ordre
dans la jungle du marché des économies d’énergie, mieux informer l’opinion des avantages fiscaux existants etc...
Il y a un vrai problème du fonctionnement de l’instruction judicaire. Rappelons-nous toutefois que
la malheureuse affaire d’Outreau a non pas précédé mais suivi la dernière
réforme destinée à résoudre ce problème : l’instauration du juge des libertés et de la détention. Déjà un problème mal analysé avait conduit à une réforme contre-productive ! La
redéfinition des rapports du juge d’instruction et de la police, la nomination de juges plus expérimentés, le recours partiel à la collégialité, une révision de notre pratique de la
détention préventive eussent été des mesures plus adaptées que la suppression pure et simple de ce maillon essentiel de notre système judiciaire. La justice
américaine qui ne le connaît pas présente des dysfonctionnements assez graves pour qu’on ne la prenne pas en exemple. Quant à la justice anglaise, souvenons-nous de l’affaire des «
six de Birmingham » qui firent vingt ans de prison, sur une fausse accusation de terrorisme, à la suite d’une enquête de police manipulée. Pire qu’Outreau.
Il y a aussi un problème de la lourdeur et du coût de notre structure locale. Mais
le nombre d’échelons administratifs est aussi élevé en Allemagne et aux Etats-Unis que chez
nous. Seule l’Angleterre a fait un réel effort de simplification au temps de Margaret Thatcher, effort sur lequel Blair est en partie revenu. On confond la
prolifération verticale des niveaux avec la prolifération horizontale des communes mais celles-ci, largement administrées sur la base du bénévolat, coûtaient très peu avant que le
gouvernement y ajoute de force des échelons intercommunaux dispendieux. La principale question n’est pas abordée : c’est la liberté, unique en Europe, qu’ont les collectivités
locales d’engager des dépenses nouvelles.
Il y a enfin un vrai problème des charges qui pèsent sur nos entreprises. Mais si l’enveloppe de la taxe professionnelle demeure la même, cela veut dire que certains payeront moins mais
d’autres plus. On nous promet que les entreprises de production seront gagnantes. Tant mieux, mais il y aurait tellement plus à faire.
S’agissant des charges des entreprises, ce gouvernement qui se présente comme réformateur n a pas osé jusqu’ici réaliser la seule grande réforme qui s’impose si l’on veut sauver du désastre notre
production industrielle et agricole :
l’instauration de la TVA, bien mal nommée « sociale ». Ce n’est pas électoral, dit-on. Jusqu’à ce qu’un
président grand pédagogue sache expliquer les yeux dans les yeux aux Français qu’ils n’ont rien à y perdre, y compris dans leur niveau de vie, et tout à y gagner. Il ne s’agit en effet
nullement d’un transfert de charges des entreprises vers les consommateurs, ni d’un moyen de sauver la Sécurité sociale. Il s’agit d’un transfert de charges des entreprises françaises
qui vendent à l’étranger vers les entreprises étrangères qui vendent en France.
Et tant qu’à faire, pourquoi ne pas financer sur la même base, outre la sécurité sociale,
la taxe professionnelle ? L’Europe ne voudra pas, objecte-t-on. Mais l’Allemagne l’ a bien obtenu et c’est une des raisons pour lesquelles sa balance est
excédentaire et non déficitaire comme la nôtre. La TVA sociale est la seule solution alternative à une sortie de l’euro si l’on veut que notre compétitivité soit rétablie.
Cet agenda mal conçu, mal ficelé, fait de réformes ni faites ni à faire, nous promet des mois de cafouillage, de négociations, dans le genre de ce qu’on a connu avec la loi HADOPI ou
le travail du dimanche, pour finir peut-être par une invalidation par le juge constitutionnel. Il n’est pas sûr que le coût politique de ces réformes pour le gouvernement ne
soit pas au bout du compte plus élevé que celui des affaires de la rentrée. Il est probable en tous les cas qu’elles coûteront plus cher à la France.