Dimanche 26 septembre 2010
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Alors que des millions de Français
scandaient jeudi des slogans contre la réforme des retraites, les dirigeants de l'UMP et de la majorité chantaient eux à l'unisson une toute autre musique. A les croire, la démobilisation avait
gagné les troupes de manifestants. Mais en privé, leur discours était bien différent.
Avant même que ne soit connue l’ampleur réelle du mouvement de protestation contre la réforme des retraites, l'Élysée s’est
félicité hier « d’une baisse sensible de la mobilisation », ce qui traduisait « une adhésion des Français au projet gouvernemental». Raymond Soubie et Nicolas Sarkozy décrétaient la « grande
décélération ! ». Et tous les gardes champêtres médiatiques sarkozystes de battre le mot et le tambour à l’unisson. Tant pis pour la vraisemblance, fi du crédit ou plutôt du discrédit de
proclamations partout démenties. La machine à laver la réalité tournait à plein régime sarkozyste. Le déconomètre décollait !
Au fil des heures qui donnaient pourtant à voir et à entendre une démonstration d’opposition populaire au moins aussi forte que
la précédente, les ministres et dirigeants de l’UMP n’en moulinaient pas moins sur tous les plateaux télé et radio ce déni d’évidence ainsi formulé par le pape du mentir vrai, Eric Woerth : « il
y a une décélération incontestable… ». Le secrétaire d’État à la Fonction publique, Georges Tron apportait à l’œuvre collective du trompe l’œil sa touche personnelle en précisant : « la
décélération est sensible et même… manifeste». Le porte-parole du gouvernement et ministre de l’Éducation( !) Saint Luc bouche d’Or Châtel décélérait à fond les manettes, en comparant des
chiffres qu’il prétendait « incontestables ». Nous étions prévenus, semoncés toute contestation de la parole officielle ne pouvait procéder que d’une mauvaise foi insigne et
partisane…
Peu importaient les démentis des images comme des témoignages, ou même des chiffres : il fallait imposer par une répétition
aussi obstinée qu’aveugle et sourde une hyper-réalité de propagande : nous avons gagné puisque nous vous répétons que nous avons gagné. Le ministre du Travail Éric Woerth est devenu un maître de
cet exercice d’honnêteté auto-proclamée et donc auto-démontrée : « puisque je vous dis que je ne mens pas, c’est que je ne mens pas !». Les yeux dans les yeux ! Vous n’allez tout de même pas
douter de la parole des plus hautes autorités qui se répètent, se font écho, se légitiment… La communication sarkozyste était poussée à son apogée : il ne suffit pas que le mensonge soit gros, il
faut qu’il soit grossièrement martelé pour être entendu. Ainsi le flux ne serait-il que du reflux puisqu’il est célébré par toutes ces sommités. Sauf que…
Sauf qu’en privé les dirigeants de l’UMP eux-mêmes ne chantent pas la même chanson. Ils reconnaissent, sous le sceau du off, que
« c’était énorme », qu’ils ne « s’attendaient pas à une telle démonstration de force 15 jours après la précédente » et qu’ils avaient espéré dans une « usure qui tarde elle à se manifester ! ».
Une grève légèrement moins suivie? « Au mois de septembre, avec la rentrée scolaire et les impôts, qu’il y ait eu autant de grévistes voilà qui démontre une résolution forte ». Pire encore, pour
ces sarkozystes : non seulement les foules de manifestants sont toujours aussi déterminées, mais l’opinion elle-même ne fléchit guère. Elle soutient très majoritairement le mouvement contre une
réforme toujours ressentie comme fondamentalement injuste. Et alors que tous les commentateurs autorisés expliquent qu’il faut « y passer », que ces changements sont « nécessaires », «
inéluctables », « incontournables », voir autant de monde braver la doxa médiatique dominante, voilà qui laisse pour le moins perplexes nos excellences. Il est vrai que celles-ci oublient vite et
notamment cette constante : à chaque fois que les élites ont décidé qu’il y avait une seule voie obligatoire, le peuple s’est regimbé. Les Français détestent qu’on leur impose un menu unique et
veulent la liberté de pouvoir choisir à la carte. On ne fait pas de pédagogie d’ailleurs avec eux, on leur administre la leçon en leur répétant «on ne peut pas faire autrement». Et puis, on leur
parle comme à des enfants débiles qui ne comprennent rien en usant d’un argument d’autorité dont on est dépourvu. Car il n’y a rien de plus comique que d’entendre François Fillon qui a toujours
dit « oui » à tout ce que demandait le président et qui aujourd’hui prend son air le plus sévère, fronce des mots comme des sourcils : « gouverner la France, c’est aussi savoir dire non… ». Dire
non à quoi ? Aux ambitions des dirigeants de l’UMP en pleine bataille de pistolets à bouchons ? Dire non au déconomètre qui fonctionne à plein régime, voilà qui serait une bonne
idée…
Nicolas Domenach - Marianne